Ni ici, ni ailleurs : contre la mine de Salau, et son monde

Sur l’extractivisme, un article – Ni ici, ni ailleurs : contre la mine de Salau, et son monde – Pour la construction d’un autre imaginaire – *par Nicolas Sersiron

*Ex-président du CADTM France, auteur du livre « Dette et extractivisme »

Les zadistes de Notre Dame des Landes, en lutte contre l’aéroport et son monde, disaient « nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend ». À Salau, dans cette vallée reculée de l’Ariège, nous sommes aussi la nature qui se défend contre le projet d’extraction de tungstène et d’or… et son monde. Au-delà d’un combat contre l’extractivisme et ses externalités négatives locales : pollutions des terres et de l’eau, pollution des travailleurs, ce qui se joue ici est aussi une lutte globale contre le monde de la propriété privée sans limite. La grande majorité des européens font partie de ces 20 % de la population mondiale qui consomment 80 % de ses ressources. Si, depuis le 1er janvier, les 7,5 milliards d’humains vivaient comme les Européens, le 10 mai 2019 nous aurions détruit toutes les ressources naturelles que la planète peut renouveler en un an.

Combat de deux mondes

D’un côté les développementistes ne pensent qu’à la croissance de leurs avoirs, ils recherchent vitesse, high-tech, compétition et pouvoir. Certains sont dans le refus de voir, dans le déni de la destruction du biotope dans lequel ils vivent, de l’exclusion de l’autre, de l’approfondissement des inégalités avec pour conséquence la mort programmée pour de plus en plus d’humains. Ils soutiennent très majoritairement la répression de plus en plus forte de tous les mouvements de contestation du système de propriété sans limite, et de ce fait, aujourd’hui, celle des défenseurs de l’écologie, ici et ailleurs, pourtant notre commun à tous. D’autres, qui font partie de cette minorité ayant intégré la catastrophe en cours, pensent que, grâce à leur argent gagné en détruisant la planète, ils pourront se réfugier dans l’utopie, aussi délirante qu’égoïste, du transhumanisme. Il existe une autre catégorie, celle de ces richissimes hightech-men de la Silicon Valley, qui ont compris dans quelle impasse mortifère nous sommes. En s’achetant des terres dans les pays les plus au nord, ils pensent échapper aux conséquences de leurs actes.

À l’opposé se trouvent ceux qui choisissent la vie, refusent la domination des riches et des grands actionnaires, ceux qui recherchent l’autonomie, la décroissance des inégalités sociales et de genre, veulent remplacer la compétition par la collaboration, refusent le sabotage climatique et environnemental en cours et travaillent à redonner à la planète sa pleine capacité de renouvellement. Mais le combat est terrible. Au Sud des centaines de défenseurs de l’écologie, de leur territoire et de leur survie, sont assassinés chaque année. La répression des pouvoirs capitalistes en place ira en s’accentuant avec l’accélération des désastres qui remettent en cause le développement fondé sur l’extractivisme et le productivisme. Pourtant, comme les cellules de notre corps, les arbres des forêts ne se développent plus après le temps de la jeunesse, ils se renouvellent. Il en va de même pour l’humanité. Elle ne continuera à exister qu’en faisant des choix pérennes. Cela, à l’inverse de ceux du système développementiste qui ne pensent qu’aux profits d’aujourd’hui et refuse d’en regarder les conséquences catastrophiques.

Extractivisme

C’est un système de dépossession des communs qui permet à quelques personnes de s’approprier une ressource naturelle sans la payer ou si peu, de détruire humains et nature, de polluer alentour sans jamais prendre en charge ses externalités négatives, ni leurs réparations. Ainsi se crée une dette écologique dont l’énormité du prix à payer par tous nous apparaît enfin. Un propriétaire peut détruire ou faire ce qu’il veut du morceau de terre, air, mer, forêt qu’il possède. Il dispose d’un droit de vie et de mort sur les terriens qui l’habitent. Les incendies volontaires, les déforestations, les déserts de palmiers à huile, cannes à sucre, soja OGM qui les remplacent avec les épandages de Roundup par avion en sont un exemple parmi des milliers.

La civilisation thermo-industrielle dans laquelle nous vivons est basée depuis des siècles sur le vol et le mensonge extractiviste issu de cette propriété excluante. Une mine propre, dite « responsable », là où les dégradations et les pollutions seraient réparées ou fondamentalement minimisées, dont l’impact sur les habitants, le climat et l’environnement serait quasiment inexistant, si techniquement cela était possible, serait un gouffre financier et ne pourrait exister. Le pillage extractiviste n’est réalisable qu’avec le soutien politique et armé du pouvoir des dominants. Puiser du pétrole sans qu’au bout de la chaîne il y ait émission de CO2 et réchauffement du climat, on en parle beaucoup, mais… non, ça n’existe pas. C’est comme le développement durable, des mensonges pour faire perdurer les derniers profits extractivistes avant que la catastrophe, pourtant annoncée depuis plus d’un demi-siècle, ne remette en cause la vie de la majorité de l’humanité.

Sans l’appropriation et l’exploitation forcenée du pétrole, du charbon, des métaux, des terres et des mers, au mépris du climat et de la nature, la vie serait certainement matériellement plus rude, voire très différente, pour nous les riches du Nord et d’ailleurs. Mais alors le mot futur aurait encore un avenir. Le partage et la gestion collective des ressources serait la norme, pour toutes et tous le plaisir de vivre reviendrait et serait immense.

Aujourd’hui Salau. Et demain ?

Ce que les résistants ont fait depuis des années à Salau est un travail énorme. L’annulation le 29 juin 2019 par le tribunal administratif du permis de recherche, accordé en 2016 à la société Variscan, est une magnifique victoire. Cette résistance prend tout son sens et devient extrêmement puissante quand elle se relie aux autres luttes de défense de notre biotope et d’une vie sans domination. Les ZAD de Notre Dame des Landes, Roybon en Isère, Sivens, Bure dans la Meuse et l’Amassada en Aveyron, comme celle des Gilets jaunes sur les ronds-points – ce peuple bafoué qui reprend en mains son avenir – sont des résistances contre l’oppresseur extractiviste. Elles veulent faire advenir un monde sans inégalités, autonome, en adéquation avec la nature. Nous sommes, ici à Salau, une humanité qui a décidé de sortir d’une prédation mortifère sur son environnement et les autres terriens. Nous avons à créer un projet, remplaçant ce système de propriété productive, par celui d’une gestion collective des communs. Nous voulons créer un futur égalitaire avec l’ensemble des autres terriens. Un partage dans lequel tous puissent vivre, les arbres, les poissons, les insectes, les humains. Cela en faisant reculer la menace d’un effondrement majeur de plus en plus proche.

La décroissance matérielle, comme celle des inégalités, est indispensable. Elle passe dans un premier temps par la décolonisation de cet imaginaire matérialiste créé par les profiteurs du système. Elle est la prise en compte, de l’urgence à réduire de façon draconienne le pillage des ressources naturelles et humaines. De très nombreuses personnes fuient le mot décroissance par peur : du manque (cavernes et bougies), de la perte de ce qu’ils connaissent, de la disparition d’un confort devenu « amniotique ». Cela sans comprendre que la plus grande perte, c’est la catastrophe en cours. L’effondrement tant redouté a déjà commencé : biodiversité, acidification des océans, fonte des glaces, réchauffement, déforestation, sécheresses, pollutions chimiques et nucléaires, etc. Il est le résultat de la course sans fin vers le Graal de la croissance économique qui, en réalité ne profite qu’à une partie restreinte de l’humanité aujourd’hui, cela en détruisant la possibilité d’un avenir pour tous. Sans la prise de conscience et les actions de résistance d’une minorité organisée capable de faire basculer le choix du plus grand nombre, notre avenir s’écrira en pointillé. Car comme le dit Vandana Shiva « Sous le masque de la croissance se dissimule en fait la création de la pénurie ».

Un autre imaginaire

Pour que cette transformation existe, nous devons reconstruire un autre imaginaire, en commençant par une décolonisation de notre cerveau. Sans le travail de déconstruction de l’imaginaire matérialiste, celui qui nous pousse à la consommation ostentatoire non seulement inutile mais dramatiquement néfaste, rien ne sera possible. Cet imaginaire a une histoire. Il est créé par une distillation de messages publicitaires omniprésents, appuyé par les mensonges des médias aux mains des milliardaires ou ceux d’un gouvernement à leur service, enfoncé dans nos esprits terrorisés et nos corps meurtris par un pouvoir politique ultra-violent. La dé-consommation, la décroissance économique sont indispensables pour faire advenir un monde vivable demain, pour enlever aux grands actionnaires le pouvoir de détruire notre monde. Sans cette transformation intérieure et le passage à un modèle du vivre ensemble basé sur le renouvellement, il sera difficile de faire advenir un nouveau monde. Celui dans lequel il y aura réintégration du collectif, des communs, du partage, de l’entraide, de la possibilité d’une vie en harmonie avec la nature, de la simplicité, d’un retour du spirituel comme l’avait prédit Malraux : une remise au sommet de toutes les valeurs humaines qui nous ont permis d’exister jusqu’à aujourd’hui. Sans la reconstruction en chacun de nous de la vision d’un futur désirable et pérenne, d’un nouvel imaginaire fait d’émotions devant la magnificence de cet autre monde, l’avenir ne s’écrira pas. Alors, comme le disait Gandhi, « Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde. »

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